La Question d’argent

Un extrait de la pièce d’Alexandre Dumas fils

Présentation de l’auteur

Alexandre Dumas fils (1824-1895) est un écrivain et dramaturge français, fils du célèbre auteur des Trois Mousquetaires. Il est connu pour ses pièces à thèse qui dénoncent les mœurs de son époque, comme La Dame aux camélias (1848) ou La Question d’argent (1857). Il observe avec lucidité la société bourgeoise du XIXe siècle, ses hypocrisies et son culte de l’argent.

Introduction

La Question d’argent est une comédie en cinq actes qui critique le pouvoir corrupteur de l’argent et l’arrivisme social. L’extrait choisi oppose l’aristocrate René de Charzay à Jean Giraud, fils d’un ancien jardinier devenu riche. Jean assume ses origines modestes et proclame, sans cynisme mais avec réalisme, que l’argent est la seule puissance indiscutée dans un monde où tout s’achète.

Extrait

RENÉ : Je vous aurais reçu avec plaisir, comme mon oncle vous reçoit. On ne peut reprocher à un homme qui a fait sa fortune que de l’avoir faite par des moyens déshonnêtes ; mais celui qui la doit à son intelligence et à sa probité, qui en use noblement, tout le monde est prêt à l’accueillir.

JEAN : Il n’est pas bien nécessaire qu’il en use noblement ; pourvu qu’il l’ait gagnée, voilà l’important.

LA COMTESSE : Oh ! Monsieur Giraud, vous gâtez là tout ce que vous avez dit de bien.

JEAN : Je ne dis pas cela pour moi, Madame, mais je sais ce que je dis ; l’argent est l’argent, quelles que soient les mains où il se trouve. C’est la seule puissance que l’on ne discute jamais. On discute la vertu, la beauté, le courage, le génie ; on ne discute jamais l’argent. Il n’y a pas un être civilisé qui, en se levant le matin, ne reconnaisse la souveraineté de l’argent, sans lequel il n’aurait ni le toit qui l’abrite, ni le lit où il se couche, ni le pain qu’il mange. Où va cette population qui se presse dans les rues, depuis le commissionnaire jusqu’au rentier ? L’un court après quinze sous, l’autre après cent mille francs. Pourquoi ces boutiques, ces vaisseaux, ces chemins de fer, ces usines, ces musées, ces procès entre frères et sœurs, entre fils et pères, ces découvertes, ces assassinats ? Pour quelques pièces plus ou moins nombreuses de ce métal blanc ou jaune qu’on appelle l’argent ou l’or. Et qui sera le plus considéré à la suite de cette grande course aux écus ? Celui qui en rapportera davantage. Aujourd’hui, un homme ne doit plus avoir qu’un but : devenir très riche. Quant à moi, ça a toujours été mon idée, j’y suis arrivé et je m’en félicite. Autrefois tout le monde me trouvait laid, bête, importun ; aujourd’hui tout le monde me trouve beau, spirituel, aimable. Du jour où j’aurai été assez niais pour me ruiner, il n’y aura pas assez de pierres dans les carrières de Montmartre pour me les jeter à la tête. Enfin, le plus grand éloge que je puisse faire de l’argent, c’est qu’une société comme celle où je me trouve ait eu la patience d’écouter si longtemps le fils d’un jardinier qui n’a d’autres droits à cette attention que les pauvres petits millions qu’il a gagnés.

Conclusion

Cet extrait est d’une modernité saisissante. Dumas fils montre que l’argent règne sans partage : vertu, beauté, génie sont discutables, lui jamais.

« L’argent est la seule puissance que l’on ne discute jamais. »

Puis il ajoute, avec ironie :

« Le plus grand éloge de l’argent, c’est qu’une société écoute le fils d’un jardinier uniquement parce qu’il a des millions. »

Jean ne cache pas que son argent achète l’attention des puissants. Sans ses millions, personne ne l’écouterait. Cette franchise cruelle relève d’un cynisme assumé.